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Sur l'écran noir...

 

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La place des rêves nocturnes aujourd’hui

Le monde onirique occupait une grande place dans les civilisations anciennes, à tel point que la vie, dans ses grandes orientations mais aussi au quotidien, pouvait être influencée ou même déterminée par les rêves. Lorsqu’il n’y avait ni cinéma ni télévision, ce qui apparaissait sur l’écran noir de nos nuits blanches, pour reprendre l’expression de Claude Nougaro, c’était comme nulle part ailleurs toute l’efflorescence de l’imagination. Aujourd’hui le monde du rêve n’est plus sacralisé comme il a pu l’être, il n’est plus si étranger ni si radicalement autre, comme en témoignent les clips vidéos de chansons mais aussi les annonces publicitaires qui empruntent volontiers leur grammaire au langage onirique. En un sens, - ce à quoi a pu contribuer une certaine vulgarisation du surréalisme, et par ailleurs les possibilités offertes par les nouveaux média -, l’univers onirique peut sembler plus familier qu’il ne l’était autrefois. Apparemment moins étranger, moins chargé de mystère, le monde du rêve demeure pourtant un monde à part, peut-être plus éloigné que jamais de notre vie de tous les jours, alors qu’il en est la part, nocturne mais quotidienne, la plus intime et la plus authentique, gardant son caractère sinon sacré du moins caché, et séparé du reste de la vie par une frontière infranchissable. Le numéro de décembre 2018 Science et vie titre son sujet principal : "On peut contrôler ses rêves", mais il ne s’agit guère plus que de contrôler son sommeil et son réveil, et quand bien même pourrait-on contrôler le rêve et agir sur lui au point d’en choisir les scénarios et les personnages, ce ne serait là pas autre chose que le tuer, car il ne serait plus l’émanation des profondeurs de l’inconscient et n’aurait alors plus rien à nous apprendre.

 

De l’épanchement du songe à son retrait

C’est en cela que réside la spécificité du rêve nocturne, qui continue de le différencier de toutes les formes d’expression de l’imaginaire à quoi on pourrait le comparer. Edgar Morin écrivait que "les structures du film sont magiques et répondent aux mêmes besoins imaginaires que celles du rêve", mais cette comparaison a ses limites, et les films de cinéma qui essaient de se situer au plus près de la logique du rêve, tels La Coquille et le clergyman par exemple, apparaissent en marge du cinéma dont la plupart des œuvres même les plus accomplies artistiquement relèvent d’une tout autre démarche. A l’inverse de l’expression artistique, le rêve impose ses lois, ses images, issues de nous-mêmes, mais par-delà la vie consciente et individuelle. Epars, décousus, moins bien structurés en apparence que les films de cinéma, les "films" vus en rêve sont d’un autre ordre, et le cinéma, s’il répond à des besoins analogues, ne saurait pourtant remplacer les rêves même s’il a eu tendance à s’y substituer et à rejeter plus que jamais dans l’ombre cet autre cinéma plus intime. Rappelons aussi que lorsque les surréalistes recouraient à l’écriture automatique et tendaient vers un art, en poésie ou en peinture comme (dans une moindre mesure) au cinéma, qui serait en tout points une création de même nature que le rêve, qui serait issue des mêmes profondeurs inconscientes, leur but n’était pas de révolutionner l’art mais de changer la vie, et le moins qu’on puisse dire est que, s’il a, dans le prolongement du romantisme, souligné comme aucun autre mouvement d’idées l’importance du rêve, il a aussi achoppé contre la séparation irréductible de la réalité et du rêve, non pas en cherchant à contrôler le rêve mais en se heurtant aux limites de ce que Nerval avait appelé - en l’expérimentant tragiquement - l’épanchement du songe dans la vie réelle.

 

Un livre à la croisée des chemins

Il y a deux siècles le médecin et botaniste allemand Gotthilf Heinrich Schubert, sympathisant du mouvement romantique et de la Naturphilosophie de Schelling, publiait sur un pari, suite à un défi lancé par son éditeur, un livre rédigé en peu de temps où il résumait sa pensée sur le monde onirique : la Symbolique du rêve. Malgré son caractère un peu confus, son ouvrage demeure un jalon dans l’histoire des études sur le rêve, car on y chercherait en vain une clé des songes, ces manuels répertoriant et interprétant l’imagerie des rêves qui ont toujours eu la faveur du public de l’antique recueil d’Artémidore d’Éphèse à nos jours. En effet il semble même compromettre toute possibilité de clé des songes en soulignant à plaisir l’ambivalence des symboles, et des images, objets, animaux, végétaux, etc. présents dans les rêves. Il veut aller plus loin dans la compréhension de l’onirisme qu’il voit déjà structuré comme un langage, - comme une langue oubliée, qu’il compare tour à tour à la langue poétique, au langage de la prophétie et à ce qu’il appelle le "langage de la nature". Mêlant remarques scientifiques et considérations mystiques il n’en annonce pas moins par certains aspects les approches du rêve les plus modernes, dont celles de la psychanalyse, plus particulièrement Jung. Mais ce que l’on retient surtout de son livre, c’est l’importance accordée au rêve nocturne et à son rôle essentiel et irremplaçable comme vecteur de révélations spirituelles et pour ce qu’il apporte à la connaissance de soi-même et du monde, le monde onirique, qui paraît le plus dépourvu de sens, étant paradoxalement le lieu où peut se révéler le sens caché de la nature.


Splendeurs et misères de la sociologie

Le livre de Bernard Lahire, L’interprétation sociologique des rêves, paru en 2018, est une gageure et une surprise par l’importance que l’auteur, éminent sociologue, confère au monde onirique non seulement dans la connaissance des sociétés et de l’humain, mais aussi dans son ambitieux projet de repenser et refonder la sociologie ou tout au moins d’étendre ses domaines d’investigation. Soucieux de comprendre les phénomènes individuels et sociaux, - ce qui est tout un pour lui -, dans leur diversité, auteur d’un essai justement appelé L’homme pluriel, après avoir étudié les "dissonances culturelles" et fait ressortir les singularités individuelles dans La culture des individus, puis la "double vie des écrivains" dans La condition littéraire il s’est penché dans son dernier ouvrage sur la vie parallèle la plus éloignée de sa vie consciente que puisse avoir l’individu, celle du rêve nocturne - véritable doppelgänger qui accompagne tout un chacun. L’annonce du propos dans l’introduction est prometteuse : "La communication de soi à soi dans laquelle s’exprime le rêve [ …] constitue en quelque sorte le plus intime des journaux intimes, […] Le rêve livre de ce fait, à qui veut s’y intéresser, des éléments de compréhension profonde et subtile de ce que nous sommes." Ce livre est porté par une intuition qu’il faut saluer, celle de l’intérêt de "l’interprétation des rêves", qui ne se réduit pas à ce que l’on croit ordinairement. C’est pourquoi une partie du livre est un débat avec Freud et son interprétation des rêves estimée à juste titre trop restrictive.

Malheureusement on découvre progressivement au fil de la lecture de son livre que l’auteur n’échappe pas à l’hubris, la démesure, qui est comme le péché originel de la sociologie depuis ses pères fondateurs, de Comte à Durkheim en passant par Marx : prétentions à la scientificité, volonté d’hégémonie intellectuelle et de prééminence sur les autres sciences humaines, tendance à vouloir se substituer à la philosophie… Mentionnant les savants qui représentent pour lui des modèles de pensée scientifique, il n’hésite pas à citer les noms de Marx et Freud aux côtés de ceux de Darwin et Einstein… Et lorsqu’il traite des théories freudiennes, derrière sa tentative de dépasser le point de vue de la psychanalyse il y a une volonté plus générale d’englober la psychologie dans une théorie psycho-sociale. La psychologie n’avait elle-même été auparavant qu’une branche de la philosophie (comme on le voit encore dans notre vieille classification Dewey), et la sociologie s’est constituée également à partir de la philosophie, reprenant à son compte les questions sociales. Mais B. Lahire veut aller plus loin et revendique aussi pour la sociologie le traitement des questions "existentielles". La chanson est connue, on finit par réduire la philosophie à la seule métaphysique, il suffit alors de discréditer cette dernière, et, la philosophie évacuée, les pseudosciences et les idéologies ont alors le champ libre.

 

Le langage du destin

Le point de vue de B. Lahire, bien que s’appuyant sur une critique de la psychanalyse et de son interprétation des rêves, est lui aussi trop restrictif. Les termes de communication de soi à soi, de journal intime ouvrent des perspectives que ce parti pris de clôture condamne à voir se refermer aussitôt. Il n’est pas étonnant que Jung soit à peine évoqué dans son ouvrage ou alors seulement de façon caricaturale, en confondant allègrement universalité et univocité des symboles. Réduisant arbitrairement le rêve à un monologue de l’individu replié sur lui-même, révélateur tout au plus de problèmes sociaux et "existentiels", le sociologue circonscrit ainsi l’objet de son étude, mais la nature profonde du rêve lui échappe. Car il est artificiel et faux de répéter que le rêve est communément perçu comme un domaine où le moi savourerait sa liberté pour lui opposer un déterminisme sociologique. Si l’on peut être tenté de se détourner du monde des rêves nocturnes et ne pas leur faire de place dans notre vie, c’est au contraire du fait de ce qu’il y a en eux qui nous paraît étranger à nous-mêmes et semble échapper à notre liberté et à notre volonté, aux choix de notre vie consciente, dépossession qui s’exprime dans le rêve comme la Pythie de Valéry, voix "qui se connaît quand elle sonne / N’être plus la voix de personne / Tant que des ondes et des bois !". Chez G.H. Schubert le rêve, loin d’être le simple reflet des préoccupations du moi, emportait précisément le rêveur très loin de lui-même, vers d’autres rivages, vers l’inconnu et ce qu’il appelait la nature. Car à la haute école du rêve, selon G.H. Schubert, ce qui nous est enseigné, ce n’est rien moins que le langage du destin.

 

Hoffmann conteur nocturne

C’est en se plongeant dans les œuvres d’Hoffmann qu’on peut appréhender plus pleinement le monde du rêve dans toute son étendue et sa force - de l’émerveillement au cauchemar - que G. H. Schubert (dont il avait lu et aimé le livre) avait cherché à mettre en évidence. Loin de l’image un peu vieillotte, affadie par les sucreries de Casse-noisette, de l’auteur consacré devenu un classique au cours du XIXème siècle, il suffit de lire quelques-uns de ses contes pour être aussitôt saisi par l’originalité et le caractère abrupt de sa vision du monde. Qu’on relise par exemple les contes qui ont inspiré l’opéra d’Offenbach : L’homme au sable, Le violon de crémone et Les aventures de la nuit de la saint Sylvestre, et on y trouvera déjà réalisée cette "beauté convulsive" qu’André Breton appelait de ses vœux. Hoffmann, plus qu’écrivain et conteur : artiste absolu, musicien, compositeur, dessinateur, peintre et écrivain, venu progressivement à la littérature par la musique, d’abord à travers des articles de critique musicale puis des contes d’abord tous inspirés par la musique. Hoffmann le satiriste qui ne cesse de persifler la vie quotidienne, celle du travail comme des loisirs, - en particulier ces réunions de salons à la mode à l’époque où il voyait le règne de la superficialité et des faux-semblants, à jamais incarnés jusqu’aux déchirements de la folie par la poupée Olympia. Hoffmann, qui gagnait sa vie comme fonctionnaire de l’administration prussienne mais qu’un malin génie poussait à se créer des complications en dessinant des caricatures de ses supérieurs hiérarchiques, qu’il faisait circuler… Ses écrits sont fortement marqués par l’opposition de l’art et de la vie, mais aussi hantés par les rêves, que l’art est chargé d’exprimer, et qu’il n’oppose pas de façon simpliste au monde réel comme un monde qui serait idéal ou comme le bien s’opposerait au mal. Le rêve, qui se révèle chez lui tour à tour merveilleux et terrifiant, pouvant mener les héros de ses contes à leur perte ou à leur salut, est porteur de l’authentique face aux mensonges du monde, mais ne garantit rien. En s’ouvrant aux prestiges du rêve Hoffmann apparaît comme un artiste particulièrement exposé au déchaînement de forces inconscientes, d’où les soubresauts qui rythment ses récits parfois chaotiques. Il n’idéalise pas le rêve, sa foi inquiète est plutôt que le monde des rêves reste un lieu de révélations plus vrai qu’un monde réel illusoire dont il recèle l’origine et la fin et qu’il peut tour à tour recouvrir de ténèbres ou illuminer.

 

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